Dans quelle mesure psychanalyse et théologie peuvent-elles nous éclairer sur le bonheur ? Voici quelques ressources à ce sujet : un cours de Nicole Jeammet, des textes de Freud, Antoine Vergote, Jean-Marc Ferry, etc.

Un cours de Nicole Jeammet

Qu’est-ce que le bonheur ? Dans un cours ainsi intitulé, Nicole Jeammet, psychologue auteure de nombreux ouvrages aux frontières de la foi et de la psychanalyse, propose une réflexion sur un thème qui nous concerne tous : « le bonheur est par excellence ce que nous ne possédons pas,  car il est à construire au cœur des contradictions existentielles soi/autre : en effet sans l’autre je ne suis rien, mais avec l’autre, je risque d’être à sa merci… Alors quelle route choisir ? »

Présentation du cours »

(février-avril, au Centre Sèvres, à Paris)

Freud et la critique de la religion comme promesse d’un bonheur illusoire

« Renforcé par ces exercices préliminaires, l’esprit scientifique a enfin acquis le courage de se risquer à l’examen des parties les plus significatives et affectivement les plus précieuses de la vision du monde religieuse. On aurait pu voir depuis toujours, mais on n’osa le déclarer que tardivement, que les affirmations de la religion, qui promettent à l’homme protection et bonheur, pour peu qu’il remplisse certaines exigences éthiques, s’avèrent elles aussi non dignes de créance. Il ne semble pas être exact qu’il y ait dans l’Univers une puissance qui veille avec une sollicitude parentale sur la prospérité de l’individu et mène tout ce qui le concerne à une fin heureuse » (« Nouvelle suite des leçons d’introduction à la psychanalyse », dans Œuvres complètes. Psychanalyse, t. XIX,  PUF, 1995 [1932], p. 85-268)

Réponse à cette critique classique

Désirer Dieu et comme Dieu, cela est désirable, mais non spontanément désiré » (Extraits de J.-B. Lecuit, Le désir de Dieu pour l’homme. Une réponse au problème de l’indifférence, Cerf, 2017)

« Loin d’être dans le prolongement du désir, la religion chrétienne suscite le désir de Dieu. Le désir du Dieu de la foi ne peut être réduit à la croyance au Dieu du désir. Ce qui est remarquable, c’est précisément que le désir est appelé à porter “sur Dieu lui-même et pas du tout, comme le croit Freud, sur les bénéfices terrestres et psychologiques qu’on espère obtenir suite aux demandes adressées à Dieu1”. Cette thèse fondamentale s’oppose au réductionnisme freudien : “Ce que le christianisme propose au désir est tellement étranger aux désirs humains, que Freud n’a même pas entrevu que c’est la visée même de cette religion : susciter le désir de Dieu. […] Un peu d’expérience des hommes apprend l’immense écart qu’il y a entre leurs désirs et l’éventuelle et douloureuse transformation de ceux-ci en désir de Dieu2.” Mais elle s’oppose également à la thèse théologique selon laquelle l’être humain désire naturellement voir Dieu » (J.-B. Lecuit, L’Anthropologie théologique à la lumière de la psychanalyse, Cerf, 2007, p. 542)

1 A. Vergote, « Reflexões », dans G. J. Paiva (org.), Entre necessidade e desejo : diálogos da psicologia com a religião, São Paulo, Loyola, 2001, p. 103-115, ici p. 110.
2 A. Vergote, « Psychanalyse et religion », dans Explorations de l’espace théologique, Leuven University Press, 1990, p. 577-595, ici p. 585.

Antoine Vergote et le rôle des images maternelle et paternelle dans l’accès au bonheur

« La mère est le symbole d’une totalité heureuse, d’une harmonie universelle, d’un ressourcement vital, d’un bonheur qui apaise les nostalgies. Vous comprenez que l’image maternelle sublimée symbolise ce à quoi peut aspirer le désir religieux. Je suis convaincu, cependant, que l’image maternelle ne suffit pas à faire déboucher le désir de l’homme sur une attitude authentiquement humaine ou religieuse. Il faut encore un autre pôle, celui du père. Et d’après moi, la limitation de Jung consiste en ce qu’elle est essentiellement une psychologie du symbole maternel […] Si nous critiquons les excès et les lacunes fondamentales de la psychologie jungienne, nous reconnaissons cependant que Jung a mis en lumière une réalité psychologique à peu près absente de l’œuvre freudienne : celle de l’image maternelle. Et l’image maternelle représente et figure une expérience de bonheur premier, qui est la condition nécessaire pour tout épanouissement humain […] Et si Freud s’est montré radicalement hostile à tout ce qui est religieux, s’il a été si méfiant envers tout ce qui est proprement amour humain, c’est qu’il avait toujours peur de retomber dans un certain lien affectif premier, le lien préfiguré par la mère […] Il a préféré un certain nihilisme aussi bien dans les rapports humains que dans les rapports religieux, plutôt que de céder à l’illusion d’un bonheur archaïque » — « Donc le père est plutôt celui qui, par sa présence efficace, sépare l’enfant du bonheur, plaisir premier auquel il se trouve lié et auquel il aspire. De cette façon, dans la démesure des demandes affectives de l’enfant, le père introduit l’exigence de la mesure  […] Dans ce sens là, le père représente la loi, pour autant qu’il se réfère au réel social, et à la mesure […] En ce sens, la loi du père libère ; elle renvoie l’enfant vers un avenir de bonheur qu’il a conquérir lui-même », (« Image maternelle et image paternelle », Revue Foi Vivante, 10 [1969] 11-24, ici p. 14-16 et 23).

Jean-Marc Ferry sur le lien entre bonheur, amour et christianisme

« on peut acquérir la conviction que l’amour des hommes est, tout bien réfléchi, la voie la plus plausible d’avènement de la vie bonne en général.

On suppose intuitivement que la forme de vie à laquelle le bonheur serait attaché de façon structurelle est celle de relations de part en part insufflées par l’amour entendu en un sens éthique, comme celui que spécifient les trois vertus théologales : foi, espérance, charité. L’imagination religieuse ou mystique du plus grand bonheur possible dans quelque monde que ce soit projette l’idée d’une communauté illimitée de communication entre des êtres qui se veulent mutuellement le meilleur, et où chacun trouve son bonheur dans celui qui rayonne du visage des autres. Ici-bas, les quelques personnes extraordinaires qui se dévouent à la cause de l’humanité souffrante laissent anticiper la possibilité d’un monde autre, où l’amour d’autrui serait venu à bout de ce mal objectif que traduisent les expressions du malheur, de la misère, de la détresse. Tout devient supportable dans le milieu de l’amour pur. […] Si donc la civilisation technoscientifique ne rend pas les hommes nécessairement plus heureux ; s’il convient sans doute de rechercher ailleurs le sens du progrès, sa destination par rapport à l’idée d’humanité ; si ce progrès ne répond que de façon ambiguë au défi des deux sources physiques de la souffrance humaine, et si, de plus, il est impuissant par rapport à la troisième source qui concerne le rapport des hommes entre eux — si nous admettons tout cela, alors ce n’est plus à la science qu’il revient maintenant d’assumer la promesse séculière du bonheur sur Terre, mais à la bienveillance manifestée dans la préoccupation réciproque d’autrui.

Il s’ensuit que la définition du Bien objectif renvoie à la satisfaction du commandement chrétien de l’amour des hommes et du commandement kantien du respect de leur droit unis l’un à l’autre.

Après les désillusions enregistrées par l’humanité européenne, l’Amour et le Droit se dévoilent comme les authentiques ressources de l’espérance terrestre, les aspects liés du Bien commun suprême que l’on puisse humainement poursuivre à travers la double visée de la vie bonne et de la société juste. » (La religion réflexive, Cerf, 2010, p. 38 et 41-42).