Accompagnement spirituel et écoute psychologique
L’être humain et son salut

La carmélite anglaise Ruth Burrows (1923-2023), célèbre pour ses profonds ouvrages sur la vie spirituelle, sans avoir fait l’expérience personnelle de la psychanalyse, a pris en compte le rôle de l’inconscient. Cela l’a conduite à dépasser la conviction classique selon laquelle les phénomènes tels que les extases, visions, paroles intérieures, ou plus habituellement les plaisirs ou lumières perçus dans la prière, sont nécessairement surnaturels, s’ils ne peuvent être provoqués par nos propres efforts. En effet, nous en savons suffisamment aujourd’hui, grâce à la psychologie, la psychanalyse et les neurosciences, pour échapper à une telle alternative, en prenant en compte la possibilité que ces phénomènes soient le fruit de processus neuropsychiques inconscients.

Cela n’exclut pas que Dieu y soit à l’œuvre, sans toutefois les provoquer directement, tout comme il l’est dans le fonctionnement ordinaire du psychisme. Et cela invite à relativiser l’importance souvent accordée à ces phénomènes, qui ne sont pas la grâce mystique elle-même, laquelle consiste essentiellement en l’union d’amour (de volonté) avec Dieu, par conformation au Christ, mais seulement de possibles effets de cette grâce.

C’est ainsi que Ruth Burrows écrit :

Que se serait-il passé si Thérèse [d’Avila] et Jean de la Croix avaient possédé notre savoir actuel sur l’inconscient ? Ils auraient sûrement interprété différemment leurs expériences. Nous savons que les drogues, tout comme le jeûne extrême et des techniques de yoga, peuvent produire de similaires états de conscience. Voyons comment sainte Thérèse interprète des manifestations telles que les « locutions ». Pour elle, elles ne peuvent venir que de Dieu ou du diable, sans alternative possible. Certes, elle conçoit l’éventualité d’une personne qui soliloque, mais dans ces conditions, conclut-elle, il ne s’agit pas de locutions, et seul un esprit faible à l’imagination surabondante pratiquerait pareille chose. Elle n’avait pas la possibilité de savoir que le mystérieux inconscient pourrait être la source de tout cela. Ainsi, insistons-nous à nouveau progresser veut dire répondre de plus en plus à Dieu, tout à fait indépendamment de ce que nous expérimentons ou non dans la prière. (Jalons pour la prière intérieure, p. 28-29 : Guidelines for Mystical Prayer, 2017 [1976], p. 11-12). 

Encore une fois, il faut insister sur le fait que l’objet de l’expérience n’est pas Dieu, car il ne saurait être contenu à l’intérieur des limites humaines. Tout l’émoi et tous les effets — ces scories de la rencontre — sont de notre côté, ils sont l’empreinte du visiteur une fois celui-ci parti. Aussi n’importent-ils guère, sinon au titre d’encouragements.

Aujourd’hui nous savons ce que Thérèse d’Avila et Jean de la Croix ne pouvaient savoir : que des effets psychiques similaires – qui constituent toute notre connaissance intellectuelle des extases – peuvent tout aussi bien être provoqués par des causes purement naturelles sans qu’il soit possible de les distinguer les uns des autres. L’interprétation qu’en fera l’intéressé dépendra de son cadre de référence habituel : un religieux y verra la main de Dieu et un athée une sorte d’intuition nébuleuse de la réalité ultime. Il se pourrait bien que de nombreuses extases relèvent, en fait, de phénomènes naturels. Mais l’âme religieuse, les tenant pour venant de Dieu, les accueille avec recueillement et une humble joie. Elles deviennent ainsi une authentique source de grâce. Dieu aura mis à profit les rouages mystérieux de l’inconscient pour nous inciter à une générosité plus grande. Par conséquent, même si l’orgueil, l’obstination et d’autres travers de ce genre sont nécessairement signes que Dieu n’y est pour rien, nous ne pouvons pas affirmer le contraire pour autant, à savoir que de bons effets sont toujours signes de son intervention surnaturelle ou mystique. Il pourrait fort bien s’agir d’une grâce venant par des voies naturelles, ainsi qu’il est courant. (Ibid., p. 200s ; Guidelines…, p. 142s)

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Ou encore :

 Une fois que nous avons compris que ces expériences ne sont pas la grâce mystique elle-même, qu’elles ne sont pas Dieu, qu’elles ne viennent pas directement de lui, mais qu’elles doivent être classées avec toutes les autres façons dont il vient — par la lecture, les bonnes pensées, les personnes, les événements, et ainsi de suite — et que nous ne pouvons pas être certains qu’elles sont les effets de la grâce mystique, alors nous pouvons écarter toute crainte d’illusion. Vus sous cet angle, les tourments endurés par Thérèse à ce sujet, sa recherche frénétique de l’assurance de l’authenticité de ses expériences, étaient totalement inutiles. Elle ne pouvait pas le savoir ; nous le savons grâce à notre connaissance moderne du fonctionnement de la psyché et, surtout, de l’existence de l’inconscient. (Interior Castle Explored. St Teresa’s teaching on the Life of Deep Union with God, 2007 [1981]), p. 93 ; trad. J.-B. Lecuit)

Dieu se sert de ces phénomènes naturels, qu’ils soient, plus consciemment, le fruit de nos souhaits (nous-mêmes répondant plus ou moins consciemment à nous-mêmes), ou qu’ils surgissent de l’inconscient. Ce sont ces derniers que Thérèse considère comme venant directement de Dieu. L’inconscient peut produire l’impression de grande autorité dont parle Thérèse. Il peut aussi, d’une manière mystérieuse, prévoir ce qui va se passer – quelle meilleure preuve de leur origine divine ! (Thérèse omet avec tact les occasions, dont nous sommes témoins, où « Dieu » lui a dit ce qui devait arriver mais qui n’est pas arrivé). Pour quelqu’un qui ne connaissait rien de l’inconscient, il s’agissait d’événements extraordinaires, surnaturels. (Ibid., p. 103)

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Ouvrages de Ruth Burrows

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