La méditation est à la mode. Il est démontré qu’elle est bonne pour la santé physique et psychique. La prière est-elle une forme de méditation ? Est-elle d’un tout autre ordre ? Peut-elle profiter des méthodes de méditation ? Est-elle favorable à la santé psychique ou n’est-elle pas plutôt le signe d’une immaturité psychique ? Dans son article « Sources et ressources de la prière » (1981), Antoine Vergote fournit de pénétrantes réponses à ces questions, appuyées sur ses compétences psychanalytiques, psychologiques et théologiques. Ce texte remarquable est désormais gratuitement disponible en ligne, ainsi que l’ouvrage dont il est extrait (La prière du chrétien, Facultés Universitaires Saint-Louis, 1981).

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Extraits :

I. Les sources de la prière

II. Les ressources de la prière

1. La prière comme œuvre d’attention

La méditation est cette forme de prière par laquelle on pénètre dans les mots pour les ouvrir au Dieu qui nous y donne rendez-vous. En méditant sur les textes religieux, on laisse les mots opérer leur rayonnement. […] Normalement, l’attention méditative demeure flottante. Il fallait vraiment un puritanisme trop rationnel et trop volontariste pour que l’on s’efforce de ne pas être distrait dans la méditation. C’est méconnaître la psychologie de l’attention et oublier le pouvoir des mots […] Lorsque le recueillement se fait sous le regard de Dieu, ou simplement dans la conscience oblique de sa présence, un espace originaire s’ouvre où nous sommes sous la mouvance de la présence divine. Comparons ce recueillement à ce qui se passe en psychanalyse. Là aussi, la situation concrète, réglée par les prescriptions de temps, de lieu et de détente corporelle, instaure une clôture qui fait se taire le monde extérieur et qui libère l’attention à soi-même où les souvenirs et les questions occultés par la voie habituelle peuvent affluer, s’ordonner et prendre sens. On s’y dit souvent à soi-même, mais dans la conscience d’une présence d’écoute, et cette présence discrète, à laquelle on ne s’adresse pas toujours directement, fait entrer dans un monde unique de vérité universelle. Ainsi le recueillement en présence de Dieu, sans que l’on se tourne délibérément vers Lui, fait s’ouvrir, dans le silence, une lumière à laquelle tous participent. Tout en se centrant en soi-même, le recueillement se trouve animé par une conscience théocentrique. Aussi ne s’achève-t-il pas avec le retour au moi, mais en se rassemblant en soi-même, on y fait « l’expérience renouvelée de son propre commencement » depuis son origine divine. Telle est l’une des expériences que thématisent les mystiques en disant qu’ils trouvent Dieu à la fine pointe de l’âme. […] La méditation s’apparente à la parole libre par laquelle on se dit dans la psychanalyse, en se soumettant à la seule règle de dire vrai. L’analyste qui écoute n’intervient essentiellement que pour relancer le dire et ouvrir les énoncés dans lesquels l’analysant s’enferme. La neutralité de l’analyste n’est pas un manque de sympathie. Elle efface son individualité pour qu’il ait la fonction de représenter la vérité qui se cherche. Celui qui, dans ce rapport particulier s’exprime avec le seul souci de dire vrai, laisse s’accomplir la finalité inscrite dans le langage : celle de conduire, au-delà des apparences et des simulacres, vers la clairière où la vérité se fait lumière. 

2. La prière allocutive : ses variations thématiques, ses intermittences affectives, son arc intentionnel

[…] La méditation comporte sa part de souffrance comme sa part de jouissance. Souffrance, non pas essentiellement en raison de l’ennui que sa durée peut causer lorsque nous sommes agités intérieurement ; souffrance surtout parce que nous y éprouvons la différence irréductible entre ce que nous sommes et ce que nous sommes appelés à être. Jouissance, pour autant que nous éprouvons que la vérité divine nous libère. C’est décidément une vue un peu courte que de ramener l’activité de prière à une opération de jouissance.

3. Le corps priant

[…] On peut certes se recueillir, méditer et prier assis ou en se promenant ; mais pas n’importe comment. Le sens intime de la présence divine demande qu’on rende le corps adéquat aux intentions qui motivent les paroles ou l’attention silencieuse. Et lorsque nous ne sommes absolument pas disposés à prier, l’expression priante du corps allumera par osmose la conscience rétive. La technique d’une prière rythmée par le souffle, que pratiquent des orientaux, nous paraît sans doute artificielle. Du moins épouse-t-elle, comme la prosodie des psaumes, le rythme diastolique et systolique de la vie. De même la prière monastique ou musulmane, réglée par la scansion temporelle des jours, fait-elle passer le rythme de la vie charnelle dans la conscience religieuse. Le corps endormi disperse l’esprit ; mais il renaît et se recentre au bord du corps expressif.

4. La théologie est-elle une ressource pour la prière ?