Pour les personnes atteintes de troubles psychiques, bénéficier de la compréhension, de l’absence de jugement et des marques d’amour de la part des autres est d’une particulière importance.

Cela est très bien illustré par un cas que l’on peut qualifier d’historique, en raison de l’immense influence d’une de ses protagonistes : sainte Thérèse de Lisieux.

La présentation de ce cas vient compléter la page de ce site consacrée à « Santé psychique et union à Dieu », où la possibilité de la sanctification pour les personnes atteintes de troubles psychiques est défendue.

En 1897, la future sainte Thérèse de Lisieux, dans la dernière année de sa vie, alors qu’elle se savait condamnée à mourir de la tuberculose et qu’elle souffrait très profondément de la tentation de douter de la vie éternelle (en ce qu’on appelle sa « nuit de la foi »), demanda de pouvoir seconder une sœur de sa communauté, sœur Marie de Saint-Joseph, au tempérament si difficile que ses sœurs carmélites l’évitaient, et qu’elle allait devoir quitter le Carmel une douzaine d’années plus tard.

Thérèse avait seulement 24 ans et, à l’époque où Freud jetait les premières bases de ses théories, elle ne pouvait rien connaître de l’éclairage que la psychanalyse et la psychologie moderne apporteraient à la compréhension du caractère psychique, et non pas moral, de ce type de trouble, et de la forte part de déterminisme inconscient dont il dépend. Il est d’autant plus remarquable qu’elle ait fait preuve d’une si grande compréhension et compassion à l’égard de cette sœur, s’abstenant de toute attitude de jugement, tout en étant très lucide sur l’impossibilité d’une amélioration significative (selon les connaissances de l’époque) :

Elle déclara par exemple à sa sœur Pauline, religieuse dans le même Carmel (Mère Agnès), à propos de cette sœur dont « les procédés » paraissaient à Pauline « particulièrement blâmables » :

« Je vous assure qu’elle m’inspire une profonde compassion. Si vous la suiviez comme moi, vous verriez qu’elle n’est pas responsable de tout ce qu’elle dit et fait de répréhensible […]. J’ai pensé que si j’avais une pareille maladie et l’esprit aussi mal fait, je ne ferais pas mieux qu’elle et je me désespérerais, car elle souffre beaucoup moralement » (Procès de béatification, 216).

À son autre sœur Marie, elle aussi carmélite à Lisieux (Marie du Sacré-Cœur) elle dit un jour :

« Ah! Si vous saviez comme il faut lui pardonner ! Comme elle est digne de pitié ! Ce n’est pas sa faute si elle est mal douée. C’est comme une pauvre horloge qu’il faut remonter tous les quart d’heure. Oui, c’est aussi pire que cela [sic]… Eh bien, n’en aurez-vous pas pitié ? Oh! comme il faut pratiquer la cha­rité envers le prochain ! » (Procès apostolique [de béatification et canonisation], 586)

La sœur Marie de Saint-Joseph doit quitter le Carmel de Lisieux le 29 juin 1909, à l’âge de 51 ans, après 28 ans de vie religieuse, pour cause de « neurasthénie ». Après des années d’errance, elle meurt en 1936.

Grâce aux lettres qu’elle écrivit régulièrement à la prieure du Carmel (Mère Agnès de Jésus, Pauline Martin, sœur de Thérèse), nous savons à quel point la qualité d’attention de Thérèse à son égard l’a soutenue dans ces pénibles années, et combien son message de confiance en Dieu a porté de fruits. Elle écrit ainsi :

« Je m’applique donc uniquement à rester un petit enfant bien souple et confiant entre ses bras divins pour être tout ce qu’il veut.. » […] « Je ne suis rien, mon Jésus, mais ce pauvre petit rien que je suis veut désormais se perdre en vous ! »… « L’œuvre de sanctification que ma Thérèse bien aimée avait si fraternellement commencée en moi avant de prendre son essor, elle la continue toujours et il me semble que je puis vous dire en toute sin­cérité que “ma demeure aussi s’est pacifiée” [cf. Jean de la Croix, La nuit obscure, fin de la Strophe 1] et je vis maintenant dans un total abandon. Pourvu que j’aime mon Jésus et qu’il soit con­tent de moi ainsi que ma Petite Thérèse, le reste m’importe peu ».

Elle fait ici allusion à la « petite voie » d’enfance spirituelle, d’abandon confiant à la miséricorde de Dieu, à laquelle Thérèse l’invitait, notamment dans une poésie composée spécialement pour elle, adressée à Jésus enfant (« Enfant, tu connais mon nom / Et ton doux regard m’appelle / Il me dit : Simple abandon », Poésie 42, 1896), ou dans des billets qu’elle lui écrivait (« le petit enfant va s’abandonner, il va croire que Jésus le porte, il va consentir à ne pas le voir et laisser bien loin la crainte stérile d’être infidèle [crainte qui ne convient pas à un enfant] », Lettre 205, fin 1896, cf. lettre 200)

Pour plus de détails sur Marie de Saint-Joseph et la relation entre elle et Thérèse de Lisieux, voir la page du site des archives du Carmel de Lisieux qui lui est consacrée (les références des témoignages de Mère Agnès et sœur Marie du Sacré-Cœur n’étant pas exactes, elles sont corrigées dans le présent article).

Pour une analyse psychologique et spirituelle de la relation de Thérèse et Marie de Saint-Joseph, voir les pages 42-52 de l’excellent ouvrage du carme américain Marc Foley : The Context of Holiness. Psychological and Spiritual Reflections on the Life of St. Thérèse of Lisieux.

Cette relation est évoquée plus brièvement dans un autre ouvrage de Marc Foley : The Love That Keeps Us Sane: Living the Little Way of St. Therese of Lisieux, aux pages 68-69. 

 

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