Impression de ressentir une présence intérieure, de ressentir l’amour de Dieu, de l’entendre parler, d’être victime de suggestions diaboliques : aujourd’hui encore, certaines personnes sont persuadées de devoir attribuer directement à Dieu ou au démon ces expériences inhabituelles, et impossibles à reproduire par leurs propres forces. Pourtant la psychanalyse, la psychologie et les  neurosciences invitent à ne pas écarter l’hypothèse selon laquelle ces phénomènes sont le fruit de processus neuro-psychiques spontanés qui, pour n’être pas reproductibles à volonté, n’en sont pas moins issus du fonctionnement inconscient et incontrôlé de notre appareil psychique. Mais faut-il en déduire que Dieu n’en est aucunement la source ?

Pour approfondir cette question des phénomènes mystiques à la lumière de la psychanalyse, de la psychologie et des neurosciences :

Voici un extrait (p. 334-336) d’un article de J.-B. Lecuit (auteur de ce site) sur « Le lien paradoxal entre connaissance de soi et relation à Dieu. Actualité du “socratisme chrétien” », publié dans Teresianum, 69/2 (2018) 313-343, suivi de compléments d’information.

Comment discerner ce qui, dans notre vie intérieure, provient de nous-mêmes ou de Dieu, voire d’esprits mauvais ? Cette question a de tout temps préoccupé les personnes désirant progresser dans l’union à Dieu, ou celles qui, à tort ou à raison, se croient l’objet d’influences spirituelles. Le principe fondamental qui a orienté le discernement est celui de l’observation des causes et des effets. Si je ne peux pas reproduire le phénomène en question, quels que soient mes efforts, c’est qu’il est causé par un agent surnaturel. Si ses effets sont bénéfiques, il provient de Dieu, et dans le cas contraire, du démon. Ce principe est par exemple utilisé par Thérèse d’Avila, un des maîtres spirituels les plus abondamment sujets à ce type d’expériences : « j’appelle “surnaturel”, écrit-elle, ce qui ne peut s’acquérir ni par acte ni par effort, quelque peine que l’on prenne pour cela » (Relations, 5, 3). Ainsi, tout phénomène mystique tel qu’une extase, une vision, ou une parole intérieure, s’il n’est causé ni par le démon ni par l’activité de l’imagination, est censé l’être par Dieu. Aujourd’hui encore, il n’est pas si rare, parmi les personnes accompagnées spirituellement, d’en rencontrer qui sont persuadées devoir attribuer directement à Dieu ou au démon des expériences qui pour n’être pas nécessairement aussi inhabituelles que celles décrites par Thérèse et tant de mystiques, ont une certaine étrangeté : impressions d’être soudainement inspiré, de ressentir une présence intérieure, d’être victime de suggestions diaboliques, etc. Pourtant, depuis l’époque de Thérèse d’Avila, notre connaissance de nous-mêmes s’est suffisamment approfondie, grâce à la psychanalyse, à la psychologie ou aux neurosciences, pour que nous n’écartions pas l’hypothèse devenue la plus vraisemblable : ces phénomènes sont le fruit de processus neuro-psychiques spontanés qui, pour n’être pas reproductibles à volonté, n’en sont pas moins issus du fonctionnement inconscient et incontrôlé de notre appareil psychique. La même logique qui ne nous fait plus attribuer les rêves à des influences surnaturelles, mais au fonctionnement de notre cerveau, devrait nous pousser à considérer que les phénomènes dits « mystiques » sont souvent dus, en cela même qu’ils ont d’inhabituel et d’étranger à notre volonté, à des processus neuro-psychiques. Cela n’implique pas que l’action de Dieu (ou éventuellement du démon) en soit exclue, mais simplement que cette action ne consiste pas nécessairement en une altération du fonctionnement mental. C’est dans et à travers les processus neuro-psychiques, qu’ils soient habituels ou inhabituels, que Dieu, d’une façon impossible à décrire empiriquement, ou même à comprendre intellectuellement, éclaire et transforme la personne. Dans le cas où il s’agit d’extases, de visions ou de locutions intérieures, il est raisonnable de penser que le moment de ces phénomènes, leur qualité vécue et leur structuration sont largement déterminés par le fonctionnement autonome des processus psychiques et neurologiques. Dans le cas de Thérèse d’Avila, par exemple, il est vraisemblable qu’extases et visions aient été déclenchées par des crises d’épilepsie du lobe temporal, comme les progrès de la science permettent d’en soutenir l’hypothèse (Voir mon article « La grâce et l’humain dans l’union à Dieu. Interrogations scientifiques et théologiques sur le témoignage de sainte Thérèse d’Avila », Teresianum, 66/1-2 (2015) 151-19, à partir de la page 174. Sur le rôle du psychisme dans les phénomènes mystiques, voir les remarquables ouvrages de la carmélite Ruth Burrows, Guidelines for Mystical Prayer, Paulist Press, New York – Mahwah, NJ 2007 (1976), 11 et 50 [Consulter un extrait] ; Interior Castle explored. St Teresa’s teaching on the Life of Deep Union with God, HiddenSpring 2007 (1981), 93 s, 103 s, 111 et 115 ; Ascent to Love. The Spiritual Teaching of St. John of the Cross, Sheed & Ward, London 2000 (1987), 95 s).

Cela implique que  pour aucune des expériences censées être suscitées par Dieu, la vérification  de son action n’est requise, à supposer qu’elle soit possible (On peut en dire autant de l’intervention supposée du démon, comme Vergote l’a montré dans son article « Exorcismes et prières de délivrance. Point de vue de la psychologie religieuse », La Maison-Dieu 183/184 (1990) 123-137, en particulier 125 et 135). Comme Jean de la Croix l’avait déjà fortement affirmé, leur modalité exceptionnelle doit être relativisée. Ce qui importe est de ne pas s’y arrêter, mais de discerner leurs fruits et, s’ils sont conformes à l’Évangile, de les accueillir et de vivre en conformité avec eux. Il convient même de les rejeter (Montée du Carmel [MC] II, 22,19) : « Que le maître spirituel éloigne donc son disciple de toute vision et de toute parole et lui apprenne à savoir demeurer en liberté et en ténèbre de la foi dans laquelle on reçoit la liberté d’esprit et aussi l’abondance et, par conséquent, la sagesse et la véritable compréhension des paroles de Dieu » (MC II, 19,11). Il faut que les confesseurs « fassent comprendre [aux âmes] combien est plus précieuse devant Dieu une œuvre ou une action de la volonté faite par amour que les nombreuses visions, révélations et communications qu’elles peuvent recevoir du ciel, car celles-ci ne procurent ni mérite ni démérite » (MC II, 22,19). En définitive, à propos des visions et paroles (évoquées aux chapitres 17 à 20) « la leçon principale est de n’en faire aucun cas, mais de se gouverner en tout par la raison et par ce que l’Église nous a enseigné et nous enseigne chaque jour » (MC II, 30,7).

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Voir aussi, sur ce site, des ressources consacrées aux phénomènes mystiques :

Un article et une vidéo sur les visions de Thérèse d’Avila à la lumière des neurosciences et de la psychanalyse

Un dossier intitulé : les phénomènes mystiques, naturels ou surnaturels ?

Un dossier sur les phénomènes paranormaux

Des textes d’Antoine Vergote sur la mystique

« Religion, pathologie, guérison », un article d’Antoine Vergote

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