ParisBeyrouthAu lendemain des attentats de Paris, et quelques jours après celui de Beyrouth, quelques extraits d’une approche psychanalytique, par Thierry de Saussure, de l’intégrisme et du fondamentalisme religieux (à l’œuvre notamment dans le terrorisme islamiste)


Thierry de Saussure, L’Inconscient, nos croyances et la foi chrétienne. Études psychanalytiques et bibliques, Paris, Éditions du Cerf, 2009 :

III, 2. : Considérations psychanalytiques sur l’intégrisme et le fondamentalisme

188 : « En matière de religion, on observe que, du point de vue de l’affectivité inconsciente, Dieu est tributaire des images maternelles et paternelles primitives. Me garantir l’amour de Dieu consistera donc à être bien sûr que je suis en quelque sorte identique à lui — ou rendu tel par lui — et que je demeure son enfant obéissant, celui qu’il préfère. Dans les élans religieux les plus spontanés et inconscients, le croyant cherchera à fixer le plus exactement possible les paroles et volontés du père (comme l’héritier qui craint d’être lésé et argumente sur les termes du testament du défunt) afin d’être certain de s’y conformer totalement. De plus, l’altérité étant perçue comme menaçant l’amour, il s’agit d’être convaincu de la connaissance totale de Dieu pour s’identifier absolument à lui. Et, du même coup, toute personne qui croit et aime Dieu autrement est indigne de l’amour du père et rejeté à l’extérieur de la “famille”.

Les doctrines intégristes, la référence littérale aux textes bibliques considérés comme la parole elle-même de Dieu deviennent dès lors autant de garanties pour se sentir l’enfant préféré et éliminer les concurrents »

189 : « Plus le sentiment de valeur personnelle, la capacité de s’aimer sereinement sont faibles, plus l’identité d’un être est fragile et menacée au contact d’autrui, plus il va recourir à l’introjection, à l’imitation de personnalités influentes. »

190 : « La suivante d’un leader fort, l’obéissance à une doctrine et à des règles rigides et l’appartenance à un groupe convaincu de posséder la vérité (puisqu’elle paraît garantie par une tradition éprouvée ou par les paroles mêmes de Dieu) sont autant de remèdes aux sentiments d’infériorité et de moyens de se sentir supérieur. Même si cela est dénié dans le discours conscient, l’esprit de revanche est à l’œuvre qui va permettre à de tels groupes de mépriser les autres considérés comme étant dans l’erreur, voire de développer contre eux une haine et une violence d’autant plus licites qu’elles apparaissent comme une “guerre sainte”.

Sans que cela soit formulable consciemment, c’est évident, la soumission au chef idéalisé, la fusion dans le groupe élu (le préféré du Père) et l’obéissance à la doctrine garante de la vérité remplacent l’amour vivant, ouvert aux autres, à l’inattendu. »

191 : « Les condamnations sévères que le sujet porte alors contre lui-même entretiennent un conflit permanent en lui et avec les autres fantasmés comme autant de juges potentiels.

Une des voies éventuelles, quoique vaine, d’apaiser ce drame interne consiste à préciser le plus rigoureusement possible les conditions et les critères départageant le bien et le mal afin de se garantir le premier et d’expulser le second. Tout système orthodoxe de pensée, en religion mais aussi dans quelque domaine que ce soit, va procurer l’illusion — illusion parce qu’un système externe ne peut remplacer les convictions internes et inconscientes — de détenir les moyens de délimiter le bien et le mal, le juste et le faux et donc, en se conformant strictement à la loi, de se sentir bon, enfin digne d’être vraiment aimé

Pouvoir se référer à une tradition méticuleusement affinée, à un chef énonçant l’orthopraxie, à des textes qui, littéralement compris, semblent permettre de décider de tout et en toutes circonstances, voilà qui donne la conviction — encore une fois illusoire — d’être allégé du sentiment lancinant de culpabilité et de se trouver du côté des bons. Il s’agit là d’une tentative obsédante de chasser à l’extérieur de soi et du groupe élu le mal qui vaut au sujet le sentiment de non-valeur et de ne pas être aimé.

Par cette dynamique-là de la culpabilité, s’opère une sorte de déresponsabilisation par laquelle la reconnaissance en soi du mal, devenue intolérable, est remplacée par une morale légaliste où la faute se trouve objectivée, localisée au niveau de l’acte et projetée à l’extérieur, que ce soit par la confession ponctuelle et blanchissante ou sur autrui par une économie du jugement. »

192-193 : « À ce niveau, qu’il s’agisse de religion ou de politique, l’idéal visé et proclamé se signale, pour le psychanalyste, par des ambiguïtés très particulières : tout apparaît, dans le fondamentalisme et l’intégrisme, comme au service désincarné de la vérité, de la raison, de la pureté spirituelle, de l’amour et du salut. Or, si mes analyses sont pertinentes, nous devons constater que les systèmes de pensée et de comportements ainsi mis en œuvre sont, en fait, asservis primairement aux exigences pulsionnelles de leurs adeptes puisque ceux-ci désirent inconsciemment y trouver la garantie de bénéficier de l’amour de celui qu’ils invoquent (que ce soit Dieu ou l’opinion publique), ainsi qu’une réassurance quant à leur identité et l’apaisement de leurs sentiments de culpabilité./193/ En outre, la dimension essentiellement cognitive par laquelle se formule, souvent très dogmatiquement, le discours fondamentaliste ou intégriste reflète la prétention de posséder la vérité ou, du moins, d’entretenir avec elle des liens privilégiés. La provocation externe, certes inquiétante, de la différence et de l’inattendu, de la nouveauté, se trouve ainsi réduite. De même, la réalité psychique et ses conflits, cette provocation interne, elle aussi inquiétante, est radicalement déniée. Le système de croyance/refus devient absolu et l’autorité qui s’y rattache permet l’intolérance à l’égard des autres et de tout ce qu’il ne peut inclure.

Nous l’avons vu, dans ce fonctionnement, l’obéissance répétitive — à qui ? sinon au Surmoi projeté sur le chef, le parti ou Dieu — remplace l’amour ; l’amour qui, lui, s’étonne, découvre, crée, invente. Et l’hétéronomie, la soumission, remplacent l’autonomie qui permet le dialogue, la découverte de l’autre différent, y compris du Tout-Autre. La possession (de la vérité, de la justice, du savoir sur le bien et sur le mal, et finalement la mainmise sur Dieu lui-même) remplace l’ouverture et le don ainsi que la capacité de recevoir.

Le clivage, la dichotomie sont à l’œuvre : je connais la vérité, le bien et le mal, je suis dans le groupe des bons, voire de l’élite. Les autres sont en dehors ; je n’ai plus besoin de les aimer, je ne dois même pas les écouter. Et lorsque le processus se fanatise, à la limite, je me trouve autorisé, voire appelé à les détruire puisqu’ils incarnent le mal dont mon groupe a su se débarrasser.

Nous avons ici des illustrations de ce que plusieurs psychologues de la religion ont maintenant coutume d’appeler “religion fonctionnelle” »