Voici une présentation et une recension d’un bon livre du dominicain Jean-Michel Maldamé sur l’origine du monde et de l’être humain : L’atome, le singe et le cannibale. Enquête théologique sur les origines, Cerf, Paris, 2014, 305 p.

(par J.-B. Lecuit, auteur de ce site)

J.-M. Maldamé est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels Création par évolution (Cerf, 2011) et Le péché originel : Foi chrétienne, mythe et métaphysique (Cerf, 2008). Dans L’atome, le singe et le cannibale, il se livre à une Enquête théologique sur les origines. À la lumière des sciences et de la philosophie, il y propose une réflexion sur l’origine du monde, de l’homme et du mal. La première partie est consacrée à l’indispensable distinction entre le commencement et l’origine. Alors que le commencement est le premier instant d’un processus, l’origine est sa relation à une transcendance qui, étant coextensive à sa durée, rend raison de son existence. Le commencement n’est pas l’origine, mais il en est le « signe » (71). La deuxième partie traite de l’origine du monde. Après avoir situé la cosmologie dans ses rapports à la physique et à la métaphysique, l’A. élucide le concept de monde, pour aboutir à une riche réflexion sur la création. À la lumière de la pensée thomasienne, il la pense non seulement comme production totale de l’être, mais comme relation de dépendance ontologique, et non chronologique, par rapport à Dieu. Il enracine cette conception relationnelle de la création dans le lien biblique entre création et alliance (lequel n’est pas explicité avec toute la précision souhaitable ; 124, 127). Dans la troisième partie, l’origine de l’humanité est étudiée sous l’angle de l’évolution biologique et de la différence anthropologique : la reconnaissance de l’autre comme autre y est présentée comme « la clef du processus d’hominisation » (166). Ne pouvant remonter le temps pour observer le commencement de l’humanité, nous ne pouvons le situer chronologiquement par rapport à ce qui le précède, et sous cet aspect il n’est donc pas relatif, mais absolu : nous ne pouvons répondre aux questions qu’il nous pose qu’à partir de nous-mêmes, dans une « autoréférence » (173). Le chapitre suivant, consacré à la création de l’humanité, présente l’hominisation comme le fruit d’une action spéciale de Dieu qui, d’une part, respecte les lois de la nature et, d’autre part, doit être conçue, à la lumière de la théologie de l’alliance, non seulement comme production d’être, mais comme relation : « la création de l’humanité est un appel » (178). La compatibilité entre création et évolution est celle d’une synergie entre deux principes d’action (Dieu et les processus naturels) qui ne relèvent pas du même plan ontologique. La quatrième et dernière partie est consacrée à l’origine du mal dans la nature et pour l’humanité. En ne considérant que les catastrophes naturelles et la mort, l’A. se facilite la tâche : répondre aux questions posées par l’existence des maladies génétiques, des virus ou bactéries pathogènes, et des souffrances physiques intolérables qu’ils peuvent engendrer, eut constitué une tâche plus ardue. L’A. établit ensuite que la mort biologique n’est pas la conséquence du péché de l’homme (194). Il reprend la conception classique du mal comme non-être et privation de bien. Il montre que le récit biblique concernant le premier péché n’est pas un récit historique de commencement (225), mais d’origine (242). Enfin, puisque le mal moral est imputable à la liberté humaine, il faut s’interroger sur ses motivations psychiques. L’A. fait l’hypothèse d’une fascination pour le mal, enracinée dans une fascination pour la mort. Il paraît plus inspiré lorsqu’il situe un peu plus loin cette motivation dans la convoitise, si fortement mise en cause dans la Bible, et mise en évidence par la psychologie en tant que désir d’omnipotence. L’ouvrage est très bien conçu, rédigé dans un style clair et vivant, dépourvu de technicité, et s’appuie sur une documentation scientifique et philosophique solide, quoique presque exclusivement francophone. On peut regretter que le thème néotestamentaire de la création dans, par et pour le Christ ne soit que rapidement évoqué dans le dossier biblique, et ne fasse pas l’objet d’une réflexion systématique montrant son importance théologique. En ce qui concerne l’origine de l’humanité, il n’aurait pas été inutile de reprendre le dossier de la question classique de l’origine de l’âme, pour en proposer une relecture contemporaine. On peut en dire autant du dossier concernant la transmission du mal (propagation du « péché originel »). Ces manques s’expliquent sans doute par la volonté d’éviter une trop grande technicité, afin d’ouvrir l’ouvrage au large lectorat qu’il faut lui souhaiter.